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Exercice physique et dépression majeure : programme de kinésithérapie

Titre original : J Knapen et al, Exercise therapy improves both mental and physical health in patients with major depression, Disabil Rehabil, Early Online: 1–6, DOI: 10.3109/09638288.2014.972579


Auteur : Laëtitia Rachel Sellem Formatrice INFMP – www.infmp.fr



La dépression majeure

La dépression est définie par une absence de positivité (perte d’intérêt et de plaisir pour les choses et expériences ordinaires), une mauvaise humeur persistante et une gamme de symptômes émotionnels, cognitifs, physiques et comportementaux associés. La sévérité de la dépression peut être classifiée comme faible, modérée et sévère (la plupart des symptômes interfèrent avec la fonction). La dépression sévère est identifiée après un épisode d’au moins 2 semaines d’épisode dépressif majeur (non causé par une autre pathologie ou médication).

Voici un résumé des symptômes (expérimentés la majeure partie de la journée) présentés dans le DSM-V. Au moins 5 doivent être présents pour établir le diagnostic :

  • Humeur dépressive la majeure partie de la journée et presque chaque jour

  • Diminution marquée d’intérêt ou plaisir dans l’ensemble ou presque des activités

  • Importante perte ou prise de poids sans régime ou une perte d’appétit

  • Insomnie ou hypersomnie

  • Agitation ou ralentissement psychomoteur observable

  • Fatigue ou perte d’énergie

  • Dévalorisation ou culpabilité excessive/inappropriée

  • Perte de la capacité à se concentrer ou penser, et indécision

  • Pensées récurrentes de mort, idéation suicidaire récurrente sans plan défini, tentative de suicide ou plan

Impact sur la santé publique

La prévalence de la dépression sur une vie est de 10 à 15%. Aux États-Unis, la prévalence de la dépression est de 9%, dont 3,4% de dépression majeure. Il existe une importante mortalité et morbidité associée à la dépression : le risque de mortalité par suicide est multiplié par 20 chez les patients dépressifs ; c’est également un facteur de risque important pour une mort cardiovasculaire. De plus, la dépression diminue la productivité au travail et augmente l’absentéisme, ce qui va provoquer une diminution du salaire ou une perte d’emploi. Seulement 55% des patients atteints vont chercher à se faire soigner et juste 32% reçoivent un traitement efficace (psychothérapie ou antidépresseurs).

L’exercice physique a été suggéré comme un traitement complémentaire efficace pour réduire les symptômes de la dépression : cela diminue les coûts de santé et améliore la santé physique et la réponse au stress. Nous pouvons donc recevoir en séance de kinésithérapie ces patients afin d’établir avec eux un programme d’exercices.


2 méta-analyses : exercice et dépression

Une méta-analyse de la collaboration Cochrane a recherché les effets de l’exercice physique dans le traitement de la dépression comparativement à des patients n’ayant pas reçu de traitement ou ayant reçu une autre intervention. 39 études ont été inclues avec un total de 2326 participants. Ils ont cherché à répondre aux questions suivantes :


Ils ont conclu que de nouvelles études devraient être réalisées concernant le type d’exercice le plus bénéfique pour les patients dépressifs et l’effet de l’exercice comparativement aux antidépresseurs ou thérapies.



Une autre méta-analyse a été réalisée en 2013 évaluant les effets de l’exercice aérobic et du renforcement musculaire sur la dépression majeure. Ils ont conclu que l’exercice physique diminuait modérément les symptômes de dépression majeure, on retrouve une diminution de 50% des scores de dépression initiaux et une meilleure réponse chez les patients de plus de 60 ans. Une importante limite de cette méta-analyse est qu’elle incluait beaucoup d’études sur la dépression légère/modérée.


Syndrome métabolique et dépression majeure

Les patients dépressifs ont un risque multiplié par deux de développer une pathologie cardio-vasculaire. Le syndrome métabolique est une constellation de facteurs de risques cardiovasculaires incluant une obésité (abdominale), une hypertension, une dyslipidémie et hyperglycémie : on le suspecte d’être la connexion entre la dépression et les troubles cardiovasculaires. Une étude a montré que 30,5% des individus souffrant de dépression majeure avaient un syndrome métabolique (peut être expliqué par l’utilisation d’antipsychotiques) et le risque de le développer est multiplié par 1,5 par rapport à une personne normale. Une personne souffrant d’un syndrome métabolique a beaucoup plus de chance de développer une dépression. Ces deux pathologies se recoupent et partagent plusieurs pathologies cardiovasculaires, qui peuvent être dues à une inactivité et pauvre hygiène alimentaire.



Rôle des habitudes de vie

Une mauvaise alimentation, l’inactivité physique et être fumeur sont des facteurs de risque pour la dépression majeure. La sévérité de l’obésité est un facteur de risque important pour déterminer le risque d’un patient à développer une dépression comorbide. Il existent d’autres facteurs influents : le stress chronique, l’influence sociale, effets physiques et mentaux associés à des maladies, la prise d’alcool ou de drogues, la douleur chronique et l’exposition au soleil (vitamine D). Il existe une interconnexion entre le syndrome métabolique et la dépression (mauvaise hygiène alimentaire et inactivité) : cela peut entrainer un cercle vicieux conduisant à une dépression métabolique. Nous pouvons ainsi avoir un rôle éducatif en tant que kinésithérapeutes lorsque nous recevons ces patients en séance.


Recommandations « evidence-based » pour les patients dépressifs

Voici un programme d’exercice recommandé pour les patients souffrants de dépression, pouvant être appliqué en séances de kinésithérapie.


Elaboration du programme

Le kinésithérapeute doit savoir que certains symptômes de la dépression (manque de motivation ou d’énergie, pauvre estime de soi) peuvent être un frein à la participation au programme. Il faut :

  1. Identifier les facteurs de risques pour les patients atteints d’autres pathologies comorbides (pathologies cardiovasculaires, diabète) : demander un avis médical, en général il n’y a pas de risque à commencer l’exercice à basse intensité, puis on l’augmente progressivement

  2. Evaluer la forme physique et l’effort perçu pendant l’exercice : le meilleur indicateur est de réaliser la mesure de la prise d’oxygène maximale lors d’un test d’effort. Pour les patients dépressifs il est recommandé de réaliser un test sous-maximal. Il est important de prendre en compte l’effort perçu par le patient souffrant de dépression majeure (Borg 15 Graded Category Scale et the Borg Category Ratio 10 Scale)

  3. Etablir une liste des difficultés et bénéfices de l’exercice : il est important pour le kinésithérapeute de discuter des possibles difficultés rencontrées et de développer des stratégies avec le patient. Informer le patient sur les bénéfices va lui permettre d’établir une balance entre les difficultés et les avantages de l’exercice

Stratégies pour augmenter la motivation et la participation

Elles peuvent être basées sur les principes de Motivational Interviewing selon Miller and Rollnick et le Transtheoretical Model of Behaviour Change. Il existe 6 stades de changement : pré-contemplation, contemplation, préparation, action, maintenance et terminaison.


Phase initiale : exercice supervisé

Le kinésithérapeute met en place des exercices selon les préférences et attentes du patient, le plan individuel doit être réalisé avec le patient et prendre en compte les aspects émotionnels, cognitifs et physiologiques de la dépression. Les objectifs doivent être raisonnables et possibles à atteindre. Réaliser des feedbacks régulièrement afin d’encourager le patient et mettre en valeur les bénéfices à court terme. Il faut toujours encourager et féliciter le patient sur ce qui a été accompli.

2ème phase : maintenir l’exercice supervisé

Se concentrer sur les gains obtenus par l’exercice, l’achèvement des objectifs personnels et le sens de contrôle sur le corps et son fonctionnement. Le kinésithérapeute doit user de stratégies cognitives comme l’autosurveillance et la mise en place d’objectifs. Avec le temps le patient aura une amélioration de son humeur et sera motivé pour continuer les exercices par lui-même : il est important de l’aider à développer une identité de personne active.

3ème phase : suivi après les exercices

Il est important de discuter avec le patient des difficultés rencontrées, de lui créer une sphère de soutien (famille, amis) et lui permettre d’établir des stratégies en cas de rechutes (qui font partie du processus de changement).


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